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Le Cahier vert de Maurice de Guérin

Chez certains poètes, l’œuvre ne se détache pas tout à fait du silence ; elle y demeure plus qu’à demi prise. Chez Maurice de Guérin, chaque mot reste chargé de silence intérieur.
François Mauriac, Mémoires intérieurs

Le 15 mai 1840, les lecteurs de la Revue des Deux Mondes découvrent sous la plume de George Sand l’œuvre d’un poète inconnu, Maurice de Guérin (1810-1839), mort 10 mois plus tôt, à l’âge de 29 ans. La publication du poème en prose Le Centaure et de Glaucus ainsi que des extraits de son journal intime le Cahier Vert, révèle au public la beauté insolite de l’œuvre de Maurice de Guérin.

La période de création poétique de l’auteur s’étend entre 1828 et 1839. Son œuvre juxtapose des poèmes d’adolescence et les réussites d’un jeune écrivain innovant dans les poèmes en prose. L’œuvre guérinienne semble échapper aux classifications hâtives. Au cœur de la période romantique, il multiplie les interrogations sur l’écriture, le sens de l’existence et engendre une création originale où la nature est au centre du propos.

De cette oeuvre émerge le Cahier vert. La teneur et le rythme ne correspondent pas à proprement parler à ce que l’on nomme habituellement un journal intime. Commencé le 10 juillet 1832 au Cayla, ce document comprend en réalité une suite d’écrits intermittents et de réflexions annotées sur 76 pages. Si pour lui, ce manuscrit est le lieu de l’intimité presque humanisé
O mon cahier, tu n’es pas pour moi un amas de papier, quelque chose d’insensible, d’inanimé ; non, tu es vivant, tu as une âme...
Il n’a pas de caractère secret. Maurice de Guérin n’hésite pas à le faire lire à des amis proches. Plus qu’un journal intime, il s’agit plutôt de copies de lettres, de notes de lecture, de croquis littéraires, d’ébauches préparatoires qui annoncent la poésie en prose. Jules Barbey d’Aurevilly le nommera « un cahier de paysages et d’impressions au jour le jour ». Le Cahier vert est en effet de cette teneur : impressionniste avant la lettre. Retrouvant les paysages de l’enfance, l’auteur juxtapose par touches les souvenirs du passé et les descriptions sublimées d’un paysage qu’il connaît bien. Cet environnement n’est pas décrit dans sa réalité, mais en tant que paysage nourricier, à l’image d’une mère disparue.

Voici bientôt trois mois et demi que je suis à la campagne, sous le toit paternel, at home (délicieuse expression anglaise qui résume tout le chez soi), au centre d’un horizon chéri. J’ai vu le printemps et le printemps au large, libre, dégagé de toute contrainte, jetant fleurs et verdure à son caprice, courant comme un enfant folâtre par nos vallons et nos collines, étalant conceptions sublimes et fantaisies gracieuses, rapprochant les genres, harmonisant les contrastes à la manière ou plutôt pour l’exemple des grands artistes (…)
Cahier vert 10 juillet 1832

Surimposé aux paysages de Bretagne où Maurice de Guérin va séjourner auprès de Lamennais à la Chênaie et au Val de l’Arguenon, ce paysage de l’origine va peu à peu constituer le décor au sein duquel vont ensuite pouvoir évoluer les chimères que l’auteur mettra en scène dans les poèmes en prose : centaures et bacchantes. Le Cahier vert est de fait l’œuvre d’une gestation littéraire, d’une recherche intime où s’exerce progressivement un style propre et la création d’un univers d’écriture. Il est une quête de liberté, de recherche du souffle poétique en même temps d’un lieu d’introspection.

Le Cahier vert s’achève à Paris le 13 octobre 1835 au moment où Guérin entreprend d’écrire le Centaure : J’ai voyagé ; je ne sais quel mouvement de mon destin m’a entraîné sur les rives d’un fleuve jusqu’à la mer (…) Le manuscrit ne semble plus avoir le même intérêt dans la mesure où la quête identitaire et l’initiation poétique semblent toucher à leur but.

Etrange parcours que celui de ce manuscrit. Rescapé de l’autodafé que Maurice de Guérin fait subir à ses manuscrits parce qu’il l’a confié en 1836 à son ami Paul Quemper parti pour les Amériques, il fait son retour en France en 1841 dans les mains d’Eugénie qui le confie à son tour à Barbey d’Aurevilly. Conservé par Trébutien à Caen, le manuscrit ne réapparaîtra au Cayla qu’en 1955, non sans avoir échappé de nouveau aux bombardements de Normandie en 1941.

Aujourd’hui, ce document constitue le trésor de la maison d’écrivain qu’est le Cayla. Il est la source première pour comprendre l’oeuvre de Maurice de Guérin et la magie qu’a exercé le paysage du Cayla sur sa création. C’est de sa relecture permanente que se décline d’année en année le projet même du musée, fondé sur une atmosphère toute particulière toujours revisitée : entre nature et écriture.

Brigitte Benneteu
Conservateur en chef – musées du Tarn

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