• peinture / sculpture

Zadkine et son exil forcé à New York de 1941 à 1945

«… Il faut avancer. Avancer n’importe comment. Oui, avancer vers l’infinie spirale
qui se ferme sur son infiniment petit »

Zadkine, Journal, New York, 11 novembre 1942 (1)

Ossip Zadkine avait déjà subi la première Guerre mondiale, engagé corps et âme, lui le jeune Russe arrivé à Paris en 1909, en s’enrôlant sous le drapeau français dans l’année 1915 en tant que brancardier volontaire. Gazé en 1917, il retirera de ses expériences d’infirmier et de victime, de nombreux croquis dont l’incisif Portfolio des Dessins de Guerre, présenté au musée des Arques au printemps 2010.

Ce nouveau conflit de 1939 à 1945, atteint l’Humanité en général et le cœur de Zadkine en particulier, au plus profond de sa détresse et de sa révolte, en franchissant de nouveaux abîmes d’horreur. L’hydre nazie a imposé la déréliction de l’exil à Zadkine, réfugié à New York de juin 1941 à septembre 1945, malgré sa répugnance à partir de France aussi longtemps qu’il le pût. Ce climat délétère le plonge dans un silence qui s’épaissit autour de lui, en lui, l’enveloppant dans un affreux nuage dans lequel il se débattait lamentablement et sans espoir… : il le criait en ces termes dans une lettre de janvier 1943 tandis que lui revenaient de France en échec affligeant ses lettres à Valentine son épouse, elle-même moralement prisonnière aux Arques. «Je reviens du pays de la peur» avait-elle pu lui dire encore en fuyant déjà Paris. Zadkine vivait douloureusement l’éloignement de sa femme tandis qu’il l’accompagnait de sa «pensée intarissable ; à elle, à elle seule malgré tout ; malgré tout, oui…» (2). Il écrit trois jours plus tard : «Je ne cesse de penser à elle…. Le paravent de la peur vient de s’étendre jusqu’à la côte méditerranéenne. Elle l’enveloppe et l’étrangle, se faufilant jusqu’aux replis tranquilles et vierges des Arques qui n’avaient jamais connu l’ennemi… Je la vois dans cette grande et tranquille maison, seule et inquiète, apeurée, écoutant les bruits d’avion, les pas d’étrangers qui passent le portail, se dirigeant vers la porte. Le cauchemar ouaté de l’attente. Combien j’aurais aimé être là, près d’elle !» (3).

Malgré l’accablement, l’Artiste laisse crier son cœur par le travail de ses mains. Avec Le Phénix (1943) au thème explicite de son espérance viscérale, La France Prisonnière devient le manifeste de l’enfouissement de Zadkine à New York pendant ces années tragiques, entre abattement et résistance, prostration et révolte. L’œuvre fut conçue et réalisée entre septembre et décembre 1943 (4), dépassant le patriotisme d’adoption : il s’agit d’un phare emblématique. En 1942 déjà, Zadkine laissait jaillir de sa plaie intime un Oiseau blessé en marbre, au crucial symbolisme, réfugiant par ailleurs l’essentiel de son inspiration languissante dans les thèmes de la Femme, du poète, des musiciens, des portraits tous plus affouillés, angoissés les uns que les autres, de messagers d’une civilisation dont il sent «l’abîme vers lequel glissent irrésistiblement toutes les assises sociales et intellectuelles de l’Occident. Les éléments les plus sensibles de la société, poursuivait-il dans son Journal dès 1932 (12 octobre), ressentent terriblement ce plan incliné sur lequel tout s’est placé. Plus rien ne peut venir nourrir ces éléments ; la pourriture, la profonde déchéance est criarde, [visible] à l’œil nu ; repoussante, elle offense l’humanisme sentimental qui est et sera toujours à la base de la moralité et même de l’amoralité intellectuelles occidentales…» (5)

Revenant bien plus tard sur ces ténèbres, il s’en estimait rendu stérile, vidé : «Ma vie en Amérique s’est écoulée dans un brouillard, dans une espèce de tarissement de mon imagination» (6). Cependant, par ce chef d’œuvre d’une puissance d’expression comparable à celle de La Marseillaise de Rude ou des Bourgeois de Calais de Rodin, la poignante captive transperce et féconde, impérieuse, le désert intérieur de Zadkine. Retentit-là sa clameur d’une revanche de liberté par amour pour une France sublimée dans l’image même de la Femme mystérieusement trine, par-delà le cri du bannissement funeste de ce déraciné si meurtri, tandis que la terreur fut telle qu’il put en venir à penser ne jamais plus revoir ni son épouse ni la France…. Zadkine éprouve en artiste total, la dimension eschatologique de ces épreuves sans nom dont il espère échapper pour témoigner à «ce fleuve de boue humaine qui répand ses nauséabondes odeurs et eaux sales tout le long des Champs Élysées ! Quel vil monde ! », observe-t-il encore le 28 janvier 1943. «Enfin, au moins il se vide de ses pourritures afin de pouvoir oser, après, marcher vers Dieu ? Mais il est encore si loin».

«Tout en me demandant où j’allais, je sentais tout le temps qu’il fallait que je fasse cette sculpture. Absolument. Et la créant, je répondais à ma façon à un monde terriblement cuisant de questions, de regrets, de reproches et amères réflexions sur ma vie ici aux États-Unis…» (Zadkine, Journal, 15 novembre 1943).

L’ostracisé qu’est Zadkine, est habité, envahi, hanté par ce témoignage, ce langage qu’il doit projeter, «moyen par lequel le spectateur… trouve un chemin de communion… Exalter les cœurs)» (7). Une première étude en terre cuite révèle une jeune et belle femme aux traits helléniques, agonisante, dont seul le buste nu, sous la tête affaissée sur le côté, bouche ouverte sur un dernier appel, sort d’une sorte de cercueil de bois rustique, comme fabriqué à la hâte d’une vieille porte de poulailler formant une civière de fortune. Zadkine note dans son journal le 25 septembre 1943 : «Pense et repense à la France, à ceux restés là-bas, comme dans des cachots, dans des cages à poules. Au silence morbide qui embrasse ces vallées et prés, villages et ville.» Le 15 octobre, il précise : «… C’est une cage à poules qui enferme une sculpture, un personnage [qui] a trois aspects, très différents d’expression et de climat mais se rejoignant en un tout. On sera obligé de tourner, marcher tout autour pour comprendre…». Un mois plus tard…: «J’ai fini la grande Prisonnière. J’ai travaillé comme un forcené et, à présent, sa silhouette grillagée se hausse dans l’atelier, presque menaçante. Tout en me demandant où j’allais, je sentais qu’il fallait que je fasse cette sculpture. Absolument. Et, la créant, je répondais à ma façon à un monde terriblement cuisant de questions, de regrets, de reproches et amères réflexions sur ma vie ici, aux États-Unis» (8).

Comble de signe malheureux, un accident de première fonte (9) obligera le proscrit meurtri à tout reprendre de ces formes «si affreusement mutilées». Zadkine a fait naître ainsi dans la douleur de son cœur d’européen et de français d’adoption, d’homme menacé par l‘assassine hallucination, d’humaniste ontologique, une allégorie ô combien charnelle et vivante, une Compagne entravée jusqu’à la blessure – les barreaux plongent dans la chair des membres - dans un inextricable carcan, dont il tremblait presque de la voir vivre par elle-même tant sa force avait jailli de ses mains presque malgré lui, et bouleversait son regard.

L’arrivée en 2012 de cette œuvre poignante aux Arques - où Valentine Prax vivait donc elle-même l’autre face du sombre miroir du bannissement, tandis que le cœur de Zadkine ne cessait d’y errer dans l’angoisse de ces temps de terreur – est un signe que chacun doit recevoir selon son âme. Dans sa tour carcérale, elle présente, jaillies d’un corps aux bras se démultipliant dans leur détresse, trois faces sublimes d’une même tragédie : la Femme anéantie par le chagrin, visage affaissé vers le sol, derrière les barreaux ; la Femme courage qui lutte et tente d’écarter la cangue monstrueuse, de toute la force de ses membres entravés, et la Femme victorieuse, tête relevée, altière, aux traits d’une universelle beauté, regardant vers l’avenir, loin devant, au-delà...

En proue du musée, cette œuvre majeure témoigne tout d’abord de la collaboration étroite entre le Lot et la Ville de Paris dans ce binôme naturel que forment les deux lieux de mémoire du couple d’Ossip et Valentine Zadkine. Par voie de conséquence, elle se justifie en illustrant par sa présence emblématique une puissance d’appel à la dignité, à l’humanité, à la civilisation, ….qui vient donc compléter le témoignage d’un Zadkine à la voix, à la portée universelle dans le gouffre de ces années noires. Captive militante, éternelle en sa mission et son combat, elle hurle sa détresse pour tenter de «se détacher du nid de vipères souriantes et s’en aller sur [le] chemin aride et laconique de la pensée pure» (10). Elle rejoint ici en sa puissance symbolique toujours actuelle, le manifeste de révolte et d’espérance de trois autres bronzes : les Hyerodoles [sic] (11) (les Ménades), commencées en novembre 1942 (12) et plongeant dans la puissance des mythologies, l’Arlequin … (1943) (13), amplifiant le projet d’un Monument pour une ville détruite (1953) conçu après les tragédies du Havre et de Rotterdam bombardées.
Ces manifestes rugissent leur malheur, tellement révélateurs, dans la collection lotoise, tandis que Zadkine dans ses angoisses newyorkaises, parvenait «après des efforts concentrés et inouïs, à [se] «trouver» à la grille de la cour (de sa maison des Arques)». «Je vois la façade austère… et sa tour abîmée dans le silence des siècles et jours qu’elle a connus, mais jamais tu n’apparais à la porte, et ton absence m’est tellement amère que je ne peux plus me concentrer… et le tout s’enfonce dans le brouillard…», pleure-t-il dans le même temps, désespéré, en écrivant encore, dans son enfermement cauchemardesque, à Valentine enfoncée dans ce grand silence funèbre de la frayeur sourde. Il y a dans ces œuvres tout le déchirement manifesté par la fin d’un monde annoncée, qui espère encore et toujours échapper à la barbarie, en toute son ultime énergie. Par cette Prisonnière plus singulièrement encore, donnée à contempler dans sa matière, Zadkine plonge dans la parturience charnelle à la brûlante contemporanéité, du double mystère d’une Nation - la France emblématique - se hissant à celui, principiel, de la Femme en son pathétique combat, éternelle Réalité. Il appelle ainsi, par un langage métahistorique, à la vraie fécondité qui associe les êtres à leur destin supérieur et LIBRE : mission de tout artiste véritable, flambeau et prophète de l’humaine vocation.

© Isabelle Rooryck - conservateur en chef départemental des Musées du Lot – octobre 2012

Notes
(1) Ossip Zadkine, La sculpture… Toute une vie, par Gaston-Louis Marchal, éd. du Rouergue, 1992, citant le Journal de Zadkine, 11 novembre 1942, p. 85
(2) Ibid.
(3) Ibid., 15 novembre
(4) Précision de Véronique Gautherin, conservateur au musée Zadkine de Paris
(5) Cité in Sylvain Lecombre, Ossip Zadkine L’œuvre sculpté, Paris Musées, 1994, p. 379
(6) Zadkine, Le Maillet et le Ciseau, publ. posthume, 1968
(7) Zadkine, La sculpture…, op. cit., 4 mai 1943, p. 96
(8) Citations in Sylvain Lecombre, Ossip Zadkine, L’Œuvre sculpté, Paris Musée, 1994
(9) La Galerie Bignou, également prestataire de Jean Lurçat aux USA, avait offert son espace pour la première présentation de la Prisonnière mais le mouleur fait rapporter la maquette à Zadkine « en quarante morceaux »... : cf. in Journal, 17 décembre 1943, Marchal…, op. cit., p. 106
(10) Ibid., op. cit., p. 86
(11) Titre donné par Zadkine, in Journal, 25 novembre 1942, op. cit., p. 86
(12) Ibidem
(13) Zadkine écrit au sujet de cet Arlequin hurlant : «Je suis en train de modeler un Arlequin. Un déguisé à la gueule couverte d’un masque et hurlant. Ce ne sera pas une chanson à l’eau de rose et des complaintes. Mais quelque chose qu’on vomit, car outragé, dégoûté.» Journal, op. cit., 10 mars 1943

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