Atelier - Musée Jean Lurçat [Saint-Laurent-les-Tours, 46]

Exposition : Robert Wogensky. Retour chez Jean Lurçat (archive)

du 6 juillet au 29 septembre 2013

Ouvert tous les jours sauf lundi
du 1er avril au 30 septembre
10h 30-12h30 / 14h30-18h30

Robert Wogensky est un monument : de douceur, de paix, de profondeur. Sa rencontre dans sa maison près de Toulon, enchâssée dans un jardin suspendu entre la roche puissante et l’horizon d’éternel azur, qui fait songer à Giverny en version blottie au cœur d’un village très ancien dans un bâti escarpé, laisse un sentiment d’étrange force à l’exquise et joyeuse courtoisie, au prisme d’un tendre regard bleu infini ou s’élance toujours l’Oiseau quasi totémique, cet éternel phœnix que le jeune artiste portait en rêve métaphorique déjà dans sa quête lorsqu’il rencontra Jean Lurçat en 1939. Convergence décisive : le Maître aura tellement compté dans sa vie – « Je lui dois énormément » - murmure-t-il, caressant sa mémoire chargée d’ans et d’âmes en-allées ! C’est au cours de Dessin de la Grande Chaumière que Jean Lurçat repère le talentueux élève lorsqu’en 1939, tandis qu’il cherchait de l’aide pour répondre à la grande commande de l’État – la tenture des Vignerons - à tisser à Aubusson. Robert, le premier, répond immédiatement présent dans l’absolu de ses vingt ans, et c’est le début de la grande aventure. Il posait pour modèle – le vendangeur avec sa hotte par exemple – et travaillait aux dessins du carton. Lurçat était assez directif mais laissa bien vite plus de liberté devant la reconnaissance des dons de l’élève : « Fais comme tu le sens et non comme je le sens » lui disait-il avec l’intelligence et l’humilité du talent des autres.

En 1944, Lurçat et Robert – devenu Jérôme dans le maquis - se retrouvèrent en résistance, entre autre pour imprimer et diffuser des tracts. C’est l’époque de la Durantie à Lanzac où il partage le couvert avec Rossane et Jean et loge à l’Hôtel de Paris de Souillac, celle du Café de Paris où Robert alias Jérôme se lie avec Tzara et son fils, Pierre Betz bien sûr, et toute l’illustre bande d’amis épris de liberté, de culture, de création, prêts à donner leur vie pour préserver la civilisation à laquelle ils croyaient. Le groupe bouillonnant refaisait le monde en jouant aux échecs : Tzara gagnait toujours sur le jeune Robert… ! Dans le même temps, Robert fut convié à travailler sur l’inventaire des œuvres du Louvre réfugiées au château voisin de la Treyne. En 1945, dès leur acquisition mais sans jamais dormir aux Tours-Saint-Laurent (le logis était en piètre état), il en accompagnera les premiers enthousiasmes des nouveaux propriétaires. Wogensky rencontrera là Jean Cortot, Robert Doisneau bien sûr, entre autres, demeurés ses amis, et dont il se souvient avec émotion : le jeune homme, dans le cœur du doux aïeul, est toujours là avec son souffle de jadis en repassant du haut de sa pyramide de nobles années, le film des souvenirs innombrables, nostalgiques (ainsi de la mélancolie de Victor le fils adoptif de Lurçat, de sa mère Rossane, étrange et fascinante), et prestigieux dans le beau parcours de sa vie d’artiste, créateur et professeur. Avec le couple Lurçat qu’il fréquentait aussi Villa Seurat, y ayant là, chambre ouverte, ce fut une belle et longue amitié, d’égal à égal…

La conservation de l’atelier-musée Lurçat avait donc à cœur de présenter avec Robert Wogensky, en poursuite de sa stratégie d’illustration mémorielle de l’entourage et de l’héritage de Jean Lurçat, l’un de ses tout premiers élèves et héritiers artistiques. Comme bien d’autres mais avec son lyrisme farouchement libre, accueillant avec humilité les pulsions mêmes de l’univers, Wogensky a su pour autant conquérir et exprimer un style très personnel fondé sur un jaillissement permanant de la matière dans l’espace habité de lumière, traduit par une palette fulgurante dans ses tapisseries comme dans peintures et dessins, parvenant à tutoyer le langage pur de l’Énergie plénière. Son travail graphique rejoint ainsi l’écriture d’un expressionnisme flamboyant, parcourant un cosmos dont il franchit aussi les nébuleuses, le vol de son oiseau intérieur épousant les voies lactées
C’est donc toute une jeunesse retrouvée parce que jamais abandonnée, que la rencontre de Wogensky sur les cimaises de Jean Lurçat offre cet été à Saint-Laurent-les-Tours qui possède par ailleurs deux petites œuvres emblématiques datées de 1945 – représentant, précisément, « l’oiseau », son alter ego emblématique : il en dédicacera l’une, un phénix emprisonné, à Rossane Timotheeff Lurçat, la deuxième épouse de Jean Lurçat, artiste elle-même dont l’atelier-musée propose également la redécouverte cet été

® Isabelle Rooryck
Conservateur en chef des Musées du département du Lot
Commissaire des expositions

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