Musée Calbet [Grisolles, 82]

Exposition : Bertrand Segonzac, Racks (archive)

du 21 janvier au 27 mars 2011

Perfect § Perfect :
The Tate Croquette - bbb, Toulouse
vernissage : jeudi 20 janvier, 19h
exposition du 20 janv. au 26 mars 2011

Racks - musée Calbet, Grisolles
Vernissage + performance musicale : vendredi 21 janvier, 19h

Publication
"Perfect § Perfect", Semaine, éditions Analogues, Arles.
Présentation à l’occasion du dévernissage de l’exposition : Vendredi 25 mars à 19h, le bbb, Toulouse.

Musée d'arts et traditions populaires, le Musée Calbet conserve un ensemble d'objets courant de la Préhistoire à l’après guerre (années 40/50). Quels objets auraient-ils pu continuer à intégrer la collection si une politique d'acquisition avait été poursuivie au delà de ces limites chonologiques ? Dans ce coin du Tarn-et-Garonne, comme partout ailleurs au lendemain de la guerre, le monde rural semble ne plus produire d'objets usuels issus de modes de fabrication artisanaux et locaux. Entrant de plein pied dans l'ère de la consommation de masse, il paraît logique que les ensembles du musée se soient figés à ce moment-là, au début de la généralisation de l'objet industriel.
L'entrée de certains de ces objets "sans âme" (comme si les designers en étaient dépourvu) dans le musée, viendrait brouiller la lecture de l'histoire des savoir-faire locaux et ancestraux, patiemment restituée par les conservateurs successifs, aliénant par la même la vocation du lieu.
Un aspirateur, un couteau électrique, appartiennent à une société technologique, et n'appartiennent plus, dès lors, à la mémoire d'une population en terme de culture locale. Ils rendent ainsi déjà compte d'une identité globale, à l'aube des Trente Glorieuses, dans la quelle les particularismes s'effacèrent au profit d’une sorte de mutisme amnésique des nouveaux objets, liés à la domination technologique et à leur remplacement incessant.

Racks :

Le but du jeu se définit ainsi : comment aborder dans une même proposition les systèmes de conservation, tout en spéculant sur les potentialités d'objets produits à la chaîne déjà relégués au rang d'antiquités au point de constituer un fonds muséal ? Le Musée Calbet n'a rien d'un musée du design. Il a tout du charmant musée de campagne, véritable mouchoir de poche, avec ses portraits d'aïeuls anonymes, ses faïences, ses étains, ses dentelles et sa chambre photographique.

Il était important que les objets susceptibles de pervertir la collection du musée soient aussi des tableaux. Créer un display d'objets ménagers désuets aurait conduit la proposition vers un faux musée du design, la question étant plutôt de savoir si ce type d'objets pourraient avoir leur place dans le lieu. Car à part quelques boîtes de Kub en fer-blanc émaillées, même la section du "musée du balai", restituant l'âge d'or de la fabrication du balai en sorgho dans la région de Grisolles, et chaque objet présent, évoquent le travail à la main, les textures nobles, les matériaux organiques, l'inscription dans une tradition séculaire.

Par ailleurs, la reproduction d'objets de cette période allant des années quarante aux années quatre-vingt, systématiquement détourés sur fond blanc et traités de manière réaliste, constitue une des directions privilégiée de mon travail de peinture. Le choix de créer un ensemble d'une quinzaine de tableaux dans ce sens constitue à la fois la possibilité de poursuivre ce travail sur les objets engagé depuis longtemps, et à la fois un mode de réponse qui soit en adéquation formelle par rapport au lieu. Comme si les objets "dangereux" pour le musée trouvaient paradoxalement et naturellement une place en son sein, une fois neutralisés par le geste du peintre.

Grâce à la distanciation de la peinture, aborder le sujet selon les codes de la représentation picturale pouvait amener également un surcroît de liberté et d'ouverture possible à une critique plus contemporaine de notre rapport aux objets. Dans la mesure où ce rapport ne concerne pas seulement les modes de conservation et d'acquisition muséaux, mais bien la relation que nous entretenons avec eux. Depuis les rayons des magasins d'où nous les avons extraits, jusqu'aux centres de recyclage dans lesquels ils finissent majoritairement leur vie, désormais, au lieu d'accéder au statut vertueux de témoins de leur époque, offerts à notre regard contemplatif derrière la transparence des vitrines du musée.

À la sélection d'ustensiles, appareillages divers et mobilier culte de cette période reproduits sur toile, répond une peinture de grand-format, isolée dans la salle du rez-de chaussée du musée. Proposition muette, l'image met en scène de simples bornes en béton qui jalonnent le bord des routes de montagne. Elles s'inscrivent sur la toile en positif, à la manière des objets détourés, et flottent sur un décor absent. Elles matérialisent pourtant la spatialité de la scène, rendant compte de façon abstraite du dynamisme du paysage. Une interprétation possible d'un paysage mental fait de bornes qui baliseraient les voies de la mémoire collective. Elément charnière de ce projet deux-en-un, on retrouvera le négatif de cette image au bbb, dans le même format...

The Tate Croquette :

La proposition se déploie, le musée se confronte au monde. L'image des bornes révèle dans sa deuxième version le paysage autour des éléments de béton restés vierges de tout traitement pictural. Elle assure la jonction symbolique entre les deux lieux, et imposera, pour être lue dans son entièreté, de parcourir les quelques dizaines de kilomètres qui séparent le centre d'art toulousain du musée de Grisolles. Elle constitue le seul lien apparent entre les deux propositions, étant à la fois le double et le négatif d'une seule image symbolique, se détachant elle-même de l'ensemble réalisé pour "Racks". La version du bbb se détache à son tour de l'ensemble au milieu duquel elle est présentée.

Ne pas oublier : le Musée Calbet et le bbb sont comme l'antipode théorique l'un de l'autre. Si la superficie du musée est réduite, le bbb s'étale sur des centaines de mètres carrés. Si l'u n génère une atmosphère où la brique rose, le chêne et la terre-cuite font aux innombrables objets "précieux" un écrin chaleureux, l'autre répond aux critères d'un white cube dans le quel s'affrontent les énormes masses d'une dalle de béton et d'un plafond structurel, déterminant un lieu neutre, sans mémoire apparente.

On visite dans le premier une réserve imaginaire, en expérimentant un dispositif selon lequel des moyens-formats enchâssés dans une structure conçue sur mesure par rapport au lieu, attendent d'être manipulés pour être vus. L'idée du sur-mesure va jouer également au bbb, mais dans un rapport d'échelle diamétralement opposé, étalonné par les antagonismes physiques des deux lieux. Les images semblent plutôt sortir d'une réserve désordonnée, avec une certaine violence.

"The Tate Croquette" fait songer alors à un ensemble constitué sans logique apparente, où le sur-mesure bascule à moment donné dans l'excès. Mais la relative harmonie des pièces, pour la plus-part (en terme de dimensions), reste contrariée in fine par le dialogue de sourd qui se joue entre les images, ne sachant plus quel monde serait concerné par la portée du travail.

Et c'est de toute façon d'un monde sans hiérarchie qu'il s'agit, où l'art côtoie le vide des phrases publicitaires, où les institutions culturelles ressemblent de plus en plus à des surfaces de vente, où les premiers navigateurs, en constituant les premières mappemondes, ne devinaient pas qu'un jour l'informatique contrôlerait nos vies, nos créations, ou que les animaux domestiques des pays industrialisés auraient un véritable pouvoir d'achat… Postulats esthétiques entrechoqués avec la raison pure, contradiction dans l'énoncé… Le musée peut-il absorber tout ce qui l'entoure ?

Les fleurs créent toujours le décor idéal d'un bon fonds de commerce… Et périssent toujours à temps.

Bertrand Segonzac
octobre 2010

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