Musée Calbet [Grisolles, 82]

Exposition : Nouvelles curiosités (archive)

du 2 octobre au 31 décembre 2015

John M Armleder, Katinka Bock, Daniel Bonnal, Robert Breer, Jean-Gabriel Coignet, Guy De Cointet, Dimitry Orlac, Susanna Fritscher, Toni Grand, Thomas Grünfeld, Ann Veronica Janssens, Vittorio Messina, Corinne Sentou.

Collection Les Abattoirs - Frac Midi-Pyrénées

Invitation graphique : Benjamin Lahitte & Frédéric Nicolau

Vernissage, vendredi 2 octobre à 19h

Commissariat : Karine Mathieu, Chargée d'expositions en Région, Les Abattoirs - Frac ; Yvan Poulain, directeur du musée Calbet

NOUVELLE COLLECTION -NOUVELLES CURIOSITES

Créée en 1938 par l’écrivain occitan Théodore Calbet, la collection du musée s’est historiquement trouvée constituée autour d’un noyau pour le moins hétéroclite de dons faits par la population du village. Si aujourd’hui cet ensemble s’échine à trouver une certaine cohérence dans les 84 champs qui le construisent, il n’en est pas moins composé d’éléments épars qui vont de la préhistoire aux arts décoratifs et du textile aux sciences naturelles. De fait, s’il fallait trouver un lien fondateur à cet ensemble, peut être faudrait-il chercher dans la volonté d’une communauté de se représenter à travers les objets qu’elle choisit de donner et de conserver. Le musée serait alors une espèce de miroir déformé d’un ou plusieurs groupes motivés par le souci de donner à voir une idée de son histoire et de sa classe.

S'arrangeant quelque peu avec la rigueur encyclopédique inhérente au musée, cette collection repose sur un principe d’assemblage diffus. Les objets qui la composent sont ainsi mis en voisinage dans un environnement qui rappelle parfois l'univers domestique, construisant par petites touches, une forme de discours rendant leur présence cohérente dans le lieu. Il y a ici un principe de fil rouge qui court entre les objets, brodant entre-eux une série de narrations qui tient tout autant du fait historique que de l'imaginaire du public.
Ce schéma muséographique repose en partie sur le modèle issu de la renaissance italienne du cabinet de curiosités. Ancêtre du musée, il est un lieu où sont entreposés et exposés des objets collectionnés, avec un certain goût pour l'hétéroclite et l'inédit. L'objectif du curieux ("Celuy qui veut tout sçavoir, et tout apprendre") n’est pas d'accumuler ou de répertorier la totalité des objets de la nature et des productions humaines comme le tenteront les encyclopédistes au XVIIIe siècle, mais plutôt de pénétrer les secrets intimes de la Nature par ce qu'elle propose de plus fantastique…

Cette forme première du musée a été commentée par l’historien et philosophe Krzysztof Pomian dans son ouvrage «Collectionneurs, amateurs et curieux, Paris-Venise, XVIe-XVIIIe siècle» de 1987. Il y interroge dans une approche anthropologique minutieuse la collection et plus encore l’acte de collection. Pour Pomian «Une collection ne se définit pas par son contenu. Sa première caractéristique est de rassembler des objets naturels ou artificiels qui sont extraits du circuit d'activités utilitaires et économiques». De fait, les objets ainsi conservés prennent un statut particulier, celui d’objets détournés de leur fonction utilitaire initiale, mais porteurs d’une signification, des objets-signes que Pomian désigne sous le néologisme de «sémiophore». « Malgré leur disparité apparente, toutes ces collections sont en effet formées d'objets qui s'avèrent, à certains égards, homogènes. Ils le sont, parce qu'ils participent à l'échange qui unit les mondes visibles et invisibles… Ce n'est qu'en satisfaisant à cette condition qu'ils deviennent des intermédiaires entre ceux qui les regardent et le monde qu'ils représentent».

Ainsi, nous dit Pomian, l’objet de musée n’est pas la réalité de l’objet lui-même, mais s’inscrit dans une théorie des écarts qui en fait un objet-signe qui dépasse sa stricte fonction pour flirter avec le langage. Jacques Hainard, théoricien de la Nouvelle muséologie et ancien Conservateur du musée de Neuchâtel, va plus loin, en affirmant que «l’objet n’est la vérité de rien du tout. Poly-fonctionel d’abord, polysémique ensuite, il ne prend sens que mis dans un contexte». C’est donc dans sa mise en relation à d’autres objets, dans un discours construit ou imposé par le lieu, que l’objet de musée se donne à comprendre. Et pour beaucoup à voir.

Le projet de «Nouvelles curiosités» est d’interroger ces considérations sur l’objet muséal en général et l’œuvre d’art contemporaine en particulier. Qu’en est-il de cette forme particulière d’objet de musée ? Répond-elle aux même règles de lecture et d'interprétation que les autres objets conservés ? Et que se produit-il enfin, si l’on mélange les trames et les discours ?

Entre 1921 et 1929, l’historien de l’art Aby Warburg réalise un imposant corpus d’images resté inachevé. Dépourvu de tout commentaire textuel, son " Atlas Mnémosyne " propose une cartographie intuitive d’œuvres anciennes, réunies suivant des principes d’affinités électives. Le recours à une «iconologie1 des intervalles» pour reprendre ses termes, «une iconologie, qui porterait non sur la signification des figures […] mais sur les relations que ces figures entretiennent entre-elles dans un dispositif visuel autonome»2, propose une nouvelle lecture de l’art qui s’affranchit des analyses et des commentaires, pour ne reposer que sur le regard. En d'autres termes, Warburg reconstruit les filiations des œuvres étudiées non au moyen du texte mais par un jeu d'associations visuelles qui redonne par la mise en relation de la chose vue, analyse et contexte.

Ainsi, les œuvres choisies parmi la collection des Abattoirs-FRAC Midi-Pyrénées pour le projet des Nouvelles Curiosités ont en commun de ne pas se référer à des objets identifiables. Leur choix au sein de l'exposition n'a pas été guidé par des considérations de discours ou de concept, mais par un jeu de construction visuelle qui prend tout autant en compte la mise en relation formelle des œuvres et leur interaction avec l'espace et les collections qui les entourent. Ils forment ainsi un corpus abstrait au-delà du spectre des références historiques et des approches conceptuelles. Les conversations entre formes artistiques et formes ethnographiques s’opèrent. Cette position délibérée d'en rester à la surface des choses est pleinement restituée dans le travail graphique de Benjamin Lahitte et Frédéric Nicoleau autour de ce projet.

Cette accumulation de trésors sémiotiques tente de dévoiler l’âme des œuvres. Il s’agit alors d’invoquer la magie artistique par la présentation d’une nouvelle classification, d’une nouvelle collection. Loin de la pratique du collectionneur, nous nous positionnons tels des amateurs, fidèles à la vision d'un Daniel Cordier3, dans les strates de la puissance des œuvres. Ici, les époques, les techniques et les pratiques se heurtent pour décloisonner nos visions esthétiques. Repositionner «l’œil à l’état sauvage»4, accueillir les intervalles de la création sollicitent nos manières d’envisager le musée et les œuvres qu’il abrite. Les filiations secrètes qui se propagent dans la mémoire du lieu interrogent alors le sensible et la réunion des formes vers une nouvelle curiosité...

Karine Mathieu – Yvan Poulain
Septembre 2015

1/L’iconologie, littéralement la «science des images», est une discipline créée par Warburg et associée à l'histoire, à l'histoire de l'art, à l'esthétique et à la communication, qui place les œuvres qu'elle étudie dans une perspective sociale et historique, s'interrogeant sur ses conditions de production ainsi que sur le message qu'elles étaient susceptibles de véhiculer en leur temps.

2/Philippe-Alain Michaud, Aby Warburg et l’image en mouvement, Macula, 2012

3/Daniel Bouyjou-Cordier, né à Bordeaux le 10 août 1920, résistant, secrétaire de Jean Moulin en 1942-1943, il a été, après la guerre, marchand d'art, critique et organisateur d'expositions, avant de se consacrer à des travaux d'historien. Grand collectionneur, il a construit un fonds mêlant œuvres représentatives de la création d'après-guerre ( Dubuffet, Hans Hartung...) et objets ethnographiques souvent insolites, aujourd'hui conservé par le Centre National d'Art Moderne Georges Pompidou à Paris et le Musée Les Abattoirs à Toulouse.

4/André Breton, Le Surréalisme et le peintre, Gallimard, 1928

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