Musée Calbet [Grisolles, 82]

Exposition : Re-bonjour Monsieur Milin : Fanny Durand - Robert Milin (archive)

du 21 juin au 15 septembre 2013

Re bonjour Monsieur Milin. Le titre sonne comme une relecture du célèbre tableau de Coubet La Rencontre, commandé en 1854 par le collectionneur montpelliérain Alfred Bruyas et très vite surnommé par le public Bonjour Monsieur Courbet. Reprenons l’histoire. Sur fond de paysage maritime croqué aux alentours de Montpellier, on y croisait l’artiste, barbiche en avant, sac dos remplis de ses outils de peintures, accueillis par son valeureux mécène, lui faisant allégeance, en compagnie de son chien Breton et de son fidèle domestique. Grand succès du Salon de 1855, l’œuvre, conservée au musée Fabre de Montpellier, tentait, dans la veine réaliste de son auteur, de symboliser autour de la rencontre, les relations qui animent artistes et commanditaires. « J’ai raison, j’ai raison ! Je vous ai rencontré. C’était inévitable, car ce ne sont pas nous qui nous sommes rencontrés, ce sont nos solutions » dira Courbet dans une de ses lettres. Une affaire de rencontres et de solutions, joli raccourci pour évoquer les liens tenus qui unissent ces deux là dans l’édification de leurs projets.

En 2004, le plasticien Robert Milin proposait comme un clin d’œil à l’œuvre de Courbet L’artiste, le chien et son commanditaire, une vidéo présentant le travail réalisé un an plus tôt dans le petit village de Grisolles (82) à l’invitation de son musée d’Art et Tradition Populaires. Robert Milin imaginait alors, dans les rues du village, une installation protéiforme mêlant images canines et paroles recueillies. Le projet fut réalisé avec la complicité des habitants de la commune, invités pour l’occasion à parler de leur animal domestique, à confier crayons, impressions, photos… Autant de matériaux qui ont permis à Robert Milin de construire un projet insolite, qui dépasse la simple évocation canine, pour s’imposer par le biais, avec humour et tendresse, comme une illustration troublante de notre propre rapport aux autres.

Une œuvre participative

Depuis 1991, Robert Milin travaille dans et avec l’espace public. Le rapport que les individus, individuellement ou collectivement, entretiennent avec des lieux, des espaces, des paysages est la matière même de son travail. Dans cette pratique, l’artiste réunit un ensemble local d'images, de paroles, de textes et de photographies, pioché au gré d’une importante immersion au sein d’une communauté qui lui en fait don. Chez Robert Milin, la conception de nouvelles œuvres engage la participation d’individus, auxquels l’artiste impose une règle de jeu, stricte et définitive. Pour Grisolles, la règle imposée fut simple : aborder avec des propriétaires d’animaux la question des chiens, noter leurs interventions, les filmer ou les photographier à l’occasion, récupérer chez eux des photos de l’animal et en dessiner le portait avec ce dont disposent les propriétaires (feutres, crayons papiers, crayons Bic…).

A l’origine du projet, il y a une série d’anecdotes glanées à l’occasion de nos balades. Les chiens d’abords, toujours présents ces jours de longues marches où nous arpentions, à la recherche d’indices, les rues chaotiques de la cité. Hostile à nos perigrinations, ils se manifestaient, claquemurés derrières de lourdes grilles et de fortes portes, aboyant fortement à chacun de nos pas. Les pancartes ensuite, trouvées avec sourires sur les esplanades boisées du village : « Réalisées de manière simple et efficace par un agent municipal, nous raconte Milin, ces pancartes détonnaient par l’efficacité de leur impact. Elles posaient le problème de l’incivilité de certains propriétaires de chiens, peu respectueux de l’hygiène publique. J’ai alors pensé à un projet possible à partir de ces pancartes ».

Le Projet « Attention chien léchant » est donc la réponse de Robert Milin à la spécificité du site appréhendé, à sa rencontre avec le lieu… Il répond au jeu d’un protocole relationnel bien rôdée (rencontre de la population, discussions, bavardages, on parle d’eux, de l’art, des chiens, du temps, on note, on filme, on emprunte tout…). Mais ici, la réponse au lieu est tintée pour la première fois d’une ironie tendre, un rien grinçante, inhabituelle dans le travail de l’artiste breton. Car derrière les fards colorés et le kitch grimaçant de ses dessins légers (rappelant à l’artiste ses petits dessins d’ado) ; l’aspect volontairement bricolé de ses piquets d’Acacia à peine dégrossis ; l’accumulation de ses phrases ordinaires, piochées au contact de la population, un rien étrange une fois rendues à la rue, le projet de Milin entend faire sonner, par le biais, une corde sensible de la communauté et témoigner en filigranes de ses troubles. Ce qu’a très bien perçu Robert Milin dans son projet, c’est qu’en interrogeant la population sur la nécessité de la présence de l’animal domestique, sur le pourquoi du chien, il interrogeait par la même la communauté sur un ensemble de symptômes dont ce dernier cristallise et épanche les tensions, symptômes qui vont du futile au grave, du risible au douloureux, et au loin, du besoin affectif à la peur.

Rejouer la boucle

L’histoire d’Attention chien Léchant est étroitement liée à celle du musée. Premier projet art contemporain de la structure, il est la matrice des productions à venir, revendiquant une attention particulière à l’insertion de créations contemporaines dans le lieu et dans le territoire. Le ton est donné aussi. Les réalisations trouveront matière et échos dans leur contexte de création et de présentation. Ils tenteront l’insertion, manifesteront un goût pour les sujets de société, questionneront tout à la fois les pratiques populaires, la mémoire, le territoire et embrasseront aux mieux ce que nous avons en partage. Au final, c’est une espèce de projet «glocal» qui est tenté ici, s’exerçant à l’exercice périlleux du grand écart entre des préoccupations de terrains et une actualité artistique toujours en débat.

Pour fêter le double anniversaire de sa création canine et de l’insertion contemporaine dans le musée, Milin a choisit d’allumer deux bougies. Pour la première, il réactive pour l’espace public le projet de 2003 et partage du 21 juin au 15 septembre 2013 avec Fanny Durand les salles du musée à travers une sélection de vidéos. Pour la seconde, il organise, avec la complicité du critique d’art Guy Tortosa, de l’artiste Alain Bernardini et de la cinéaste Bénédicte Liénard, « Les Rencontres chez l’habitant ». Installé dans le jardin d’une propriété, villageois, curieux et amateurs d’art sont invités un partager un moment de réflexion sur le thème "Art, vies ordinaires & classes populaires".

(c) Yvan Poulain

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