Musée des Beaux-Arts Salies [Bagnères-de-Bigorre, 65]

Exposition : Musée des Beaux-Arts Salies

du 20 mai au 31 octobre 2019


BRÈVE HISTOIRE DE LA « PEINTURE DE PAYSAGE EN OCCIDENT »
A TRAVERS LES COLLECTIONS DU MUSÉE SALIES

En Chine et au Japon, la peinture de paysage est pleinement inhérente aux fondements de leurs valeurs culturelles. Elle en est un enjeu spirituel majeur qui traduit une quête d’harmonie avec la Nature et les éléments fondamentaux qui la composent : « Terre, air, eau, feu, espace ».
En Occident, il en va tout autrement. La peinture de paysage s’exprime plus tardivement. Elle suivra un long cheminement d’émancipation durant les siècles.
Par quel parcours, cette peinture de genre, si longtemps inexplorée, s’affirme comme sujet autonome ? En quoi devient-elle un thème essentiel pour un grand nombre de peintres ? comme un genre majeur et avoir une reconnaissance universelle ?

Un court rappel historique (appuyé autant que possible sur quelques œuvres du musée Salies), nous permettra de jalonner cette lente évolution de la peinture de paysage.
Pour mieux comprendre le processus, utilisons la définition du paysage que nous propose le dictionnaire :
1°) partie d’un pays, étendue de terre que la nature présente à l’observateur,
2°) figuration picturale ou graphique d’une étendue de pays où la nature tient le premier rôle et où les figures (d’hommes, d’animaux) et les constructions (fabriques) sont accessoires.
En s’appuyant sur ces données nous pouvons avancer que le monde Antique et le Moyen Âge ne questionnent pas réellement la représentation picturale du paysage. Il est esquissé et dépourvu de réelle signification.
Le terme de paysage n’apparaît qu’à la Renaissance. L’utilisation de la perspective, permet au paysage d’intervenir dans les compositions picturales. Il sert essentiellement comme élément de structure et de ponctuation aux élaborations spatiales.

Pour que le paysage prenne sa signification, il faut attendre le XVè siècle, dans les Flandres. Il devient un enjeu pictural plus conséquent. Flamands et hollandais, vont se passionner à le découvrir, à le traduire et le faire entrer dans l’Histoire de l’Art.
Les Hollandais étaient à juste titre fiers d’un pays qu’ils avaient en partie créé en repoussant la mer et qu’ils venaient de libérer de la domination espagnole. Le calvinisme dominant et le régime républicain n’étaient pas très favorables à l’épanouissement de la peinture religieuse et de la peinture d’histoire. La présence d’une bourgeoisie aisée, cultivée, désireuse d’orner ses demeures urbaines de tableaux, a favorisé l’essor du paysage hollandais au « Siècle d’Or »
Ces peintres nordiques sont attentifs aux ciels changeants. A la lumière d’une saison ou d’un moment de la journée, ils occupent souvent les deux tiers de leurs tableaux. Si l’horizon de leurs paysages est bas (le Plat Pays), l’attention des peintres hollandais se porte aussi avec une minutie de cartographe sur les églises, moulins, chemins et champs cultivés. L’homme y est présent, mais c’est un personnage contemporain et non mythologique. De plus, ces peintres ont recours à un système de représentation de l’espace différent de la perspective linéaire adoptée par les Italiens. Par une subtile utilisation des teintes chaudes au premier plan, et de plus en plus froides dans le lointain, par l’estompage des contours au fur et à mesure que l’on se rapproche de l’horizon, ils créent l’illusion de la profondeur, c’est la « perspective atmosphérique » qui était déjà présente chez Van Eyck.
Dans la France du XVIIè siècle, le voyage en Italie fait partie de la formation des peintres. En 1666, la création de l’Académie de France à Rome facilitera les séjours des artistes français. Ces peintres ne peignent pas en plein air la campagne romaine. A partir de croquis, de souvenirs, l’artiste recompose en atelier un paysage amélioré, un « paysage idéal », avec ses références bibliques ou mythologiques. Nicolas Poussin (1594 – 1665) en est un remarquable exemple.

A la fin du XVIIè siècle et au début du XVIIIè se développe en Italie un genre particulier de paysage, la « veduta » (vue, en italien). Ils sont essentiellement urbains et d’une grande exactitude topographique. Ces vues, fidèles à la perception optique de la réalité, sont souvent réalisées à l’aide d’instruments, en particulier la « camera oscura » (chambre noire). Les vedutistes travaillaient pour de riches étrangers, surtout Anglais, qui effectuaient une sorte de voyage de fin d’études, « le Grand Tour », qui les conduisait en Italie. Ces précurseurs des touristes riches et cultivés, désiraient emporter en souvenir des vues précises de Rome ou de Venise d’où la nécessité de l’exactitude topographique et du petit format.

Au XVIIIè, le « Siècle des Lumières » porte un profond intérêt pour la nature. La sensibilité au paysage naturaliste se manifeste avec engouement. Le développement des « cabinets de curiosités » tout autant que l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert en témoignent. Les penseurs l’observent et l’interrogent. Jean-Jacques Rousseau l’y introduit dans la Nouvelle Héloïse et dans Les Rêveries du Promeneur solitaire. Les peintres tels que Fragonard et Watteau, dans leurs scènes galantes et libertines, l’honorent et la glorifient.
Dans la deuxième moitié du XVIIIè siècle, où triomphe le néoclassicisme mais où s’annonce aussi le préromantisme, Hubert Robert connaît le succès en peignant des paysages avec des ruines antiques. « Oh ! les belles, les sublimes ruines ! » s’exclame Diderot, philosophe et aussi grand amateur d’art.

Au XIXè, avec le Romantisme, le paysage devient un sujet à part entière. Il est un thème majeur de ces peintres. Les peintres romantiques transfèrent dans le paysage tous leurs états d’âme. Mélancoliques, ils aiment les bords des lacs, et les soleils couchants passionnés. Exaltés, ils recherchent la nature sauvage, les sommets inviolés, la mer déchaînée, tous ces paysages considérés jusque-là comme répulsifs et inquiétants. « Levez-vous, orages désirés » s’écrie Chateaubriand tandis que Madame Bovary « n’aime la mer qu’à cause de ses tempêtes ». Dans ses poèmes, dans ses dessins, Victor Hugo traduit l’amour des romantiques pour ces paysages extrêmes.
Les peintres romantiques aiment aussi le dépaysement, l’exotisme, l’ailleurs. Les prospections coloniales dynamisent ces quêtes d’aventures. Ce n’est plus l’orient antique mais l’orient contemporain qui passionne.

Au milieu du XIXè siècle la peinture de plein air prend tout son essor. La révolution industrielle, l’urbanisation croissante donnent la nostalgie des vertes campagnes. Un pas décisif sera franchi avec le développement des chemins de fer et l’invention du tube de peinture. Les peintres peuvent aller sur le motif et travailler en plein air. Camille Corot en est un des précurseurs. Ses vues de la campagne romaine ensoleillée, ses paysages d’Ile de France baignés d’une douce lumière, font de lui, selon Delacroix, « le père du paysage moderne ».
Les peintres de Barbizon : Théodore Rousseau, Jean-François Millet, Narcisse Virgile Diaz de la Peña, Charles-François Daubigny et tant d’autres fixent sur leurs toiles la forêt de Fontainebleau, les prairies, les troupeaux, les clairières avec le réalisme des Hollandais du Siècle d’Or.
Les peintres réalistes représentent la nature telle qu’elle est. Gustave Courbet dit « la peinture est un art essentiellement concret et ne peut consister que dans la représentation des choses réelles et existantes. Le beau donné par la nature est supérieur à toutes les conventions de l’artiste ». Au même moment Edouard Manet est refusé au Salon pour avoir introduit dans le paysage de son « Déjeuner sur l’herbe » des femmes dénudées qui ne sont ni des déesses ni des nymphes antiques...
Au dernier quart du XIXè siècle, le paysage va connaître son apogée avec l’Impressionnisme. La peinture traduit la lumière, le paysage en est son meilleur interprète. Le sujet est absorbé dans l’atmosphère et la vibration lumineuse de l’espace, des matières, des reflets, des ombres. La touche est apparente, tout est couleurs. La lumière est couleur.
Le début du XXè siècle est une conquête de nouveaux territoires de la peinture. Les avant-gardes s’émancipent et inventent de nouvelles approches visuelles.
Pour Cézanne (1839-1906) comme pour les impressionnistes « aucune peinture réalisée en atelier n’atteindra jamais celles peintes à l’extérieur ». Outre l’approche instantanée des peintres impressionnistes, chez lui, le paysage n’est pas uniquement un chromatisme lumineux mais aussi une composition structurale. La couleur est utilisée comme matériau. Il traite, construit et synthétise la nature « par le cône, le cylindre et la sphère ». Par cette démarche, il plante le décor, le chevalet, de ce que l’histoire de l’art définira comme modernité.
Par la suite, les peintres Fauves (Matisse, Derain, etc.) ont recours à de larges aplats de couleurs pures et éclatantes. Les paysages éclaboussent librement de puissantes tonalités. C’est une peinture sans recul, instinctive. Les peintres Cubistes exploreront les leçons de Cézanne tout en définissant d’autres enjeux. Ils abolissent la perspective et décomposent l’espace pour le soumettre à différents angles d’approches visuelles. Dans l’héritage de Van Gogh et dans l’horreur de la première guerre mondiale, les peintres expressionnistes puiseront les couleurs de leurs palettes pour invoquer leurs tourments. Avec Kandinsky, fondateur de l’art abstrait, la peinture n’a plus besoin de sujet. Elle ne cherche plus à imiter la nature. Le paysage, la réalité visuelle n’est plus nécessaire à peindre pour traduire la dimension de l’espace intérieur du peintre. La peinture est livrée à elle-même. Elle se suffit en soi. Chromatismes, formes, taches, traces, rythmes, matières etc. sauront tout autant traduire les sentiments et les émotions des artistes. ...Aucun de ces mouvements n’est représenté dans les collections du musée Salies.

Au XXIè siècle, le rapport des artistes à la nature semble plus conséquent que jamais dans l’histoire de l’art. A la Renaissance, les humanistes mettent l’homme au centre du monde et de la création. De nos jours, l’anthropocène (l’ère de l’Homme) est un terme spécifique qu’utilisent les scientifiques pour étudier l’impact global de l’homme sur le monde et son écosystème. De très nombreux artistes œuvrent aussi en référence à ces problématiques. L’art contemporain est marqué par de nouveaux comportements et un large brassage artistique sur ces questionnements.

Avec les problèmes écologiques, les pollutions, le réchauffement climatique, l’explosion démographique et la révolution numérique, tout s’accélère et devient mondialement exponentiel. Que ce soit avec des outils traditionnels, des installations, du land-art, du street-art, la photographie, la vidéo ou les arts numériques, la nature, l’environnement, l’espace urbain, le cadre de vie, le paysage sont au cœur des préoccupations artistiques. La compréhension et la sauvegarde de la nature est dorénavant une indissociable image de l’Homme. Sous l’angle artistique, le paysage est son plus fidèle portrait.

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