Musée du Pays rabastinois [Rabastens, 81]

Exposition : L’Art des oubliés (archive)

du 5 juillet au 15 novembre 2015

Photographie :
dauphin couronné, élément d’enseigne, tôle, fin du XVIIIe siècle

Les temps ont bien changé : c’est une évidence et la vie n’est plus rythmée par le pas du cheval c’est pourquoi un état des lieux parait nécessaire pour mieux comprendre cette exposition.

Etat des lieux :

Hier on refusait l’ «Olympia», «Le radeau de la Méduse» et on boudait les «Nymphéas», aujourd’hui on se prosterne devant Jeff Koons, on célèbre les rayures de Buren ou les poissons formolés de Damien Hirst ; la finance et la médiatisation s’emparent de notre regard et les responsables de la culture emboitent le pas. C’est le fric qui règne sur la plupart de nos institutions qui ont abandonné tout esprit critique.
On a fermé le musée des Arts et Traditions Populaires créé par Georges Henri Rivière au bois de Boulogne, mais aujourd’hui la Fondation Vuitton bénéficie quelques pas plus loin d’un rayonnement publicitaire sans égal. Certes les collections du musée des A.T.P. ont été déportées au Mucem de Marseille, mais leur présentation est comparable à un vide grenier.
C’est pourquoi me semble-t-il, il est intéressant de se tourner avec humilité et tendresse vers des ouvrages que des anonymes ont pu concevoir sans jamais se prendre pour des artistes; c’était hier et pourtant on pourrait penser qu’il y a fort longtemps : ceci justifie cette exposition.
La vie rurale a été révolutionnée par l’invention du chemin de fer, de l’électricité, et de la motorisation sous toutes ses formes.
Des hommes créaient alors par besoin et aussi par plaisir, souvent dans la solitude des oeuvres dites d’Art Populaire.

L’exposition

Ces ouvrages sont méprisés ou ignorés par notre monde moderne et par la plupart des "culturés".
C’est avec passion et surprise que l’on peut encore, çà et là, découvrir ces vestiges du temps et s’intéresser à eux.
Certains de ces objets étaient utilitaires comme ces épis de faîtage, nés pour la plupart dans le Périgord et figurant des personnages ou des cavaliers ; ils étaient destinés à protéger la partie terminale des toits ; ces «Bouquets de Saint Eloi» que le forgeron déployait sur la façade, au-dessus de la forge pour montrer son savoir; ces subre-jougs du Béarn qui, grâce à leurs clochettes, signalaient le retour et l’identité de l’attelage ou ces «florilèges de boisselier» permettant dans le Queyras d’apprécier la dextérité du tourneur sur bois. Et que dire des porte-montres, prétextes à des inventions saugrenues et parfois délirantes, créées pour éviter que l’huile ne se fige sur le marbre froid de la commode quand la montre sortait du gousset, à la chaleur du corps; on ne peut que s’émerveiller aussi en contemplant ces pipes nées d’une imagination stupéfiante, telle cette pipe infumable évoquant saint Michel luttant contre les forces du mal représentées par une dizaine de personnages.
Mais on rencontre bien d’autres créations étonnantes telle cette sculpture monoxyle représentant le «Prince des Sabotiers», ou ce «Mercure créant le cheval», ou cette croix réalisée par un bagnard qui fit voisiner saint Léonard, patron des détenus, le soldat dans sa guérite, les monstres marins et les symboles de la passion.
C’est dans le même esprit de ferveur que les religieuses cloitrées composaient avec une infinie minutie ces «Paperoles faites de papier roulé pour mettre en valeur les reliques des saints».
Nous n’en finirions pas… tous ces objets sont porteur de rêve ; on peut comprendre que Malraux, Dubuffet mais aussi Picasso, sans oublier les surréalistes se soient intéressés à ces œuvres comme ils l’ont fait pour les Arts Premiers.

J’ai eu il y a quinze ans le privilège amical de déménager l’Auberge des Mariniers qu’occupait André Breton à Saint-Cirq-Lapopie. J’y ai retrouvé avec une intense émotion des œuvres anonymes chinées dans des brocantes dont le Maître du surréalisme se plaisait à s’entourer pour dialoguer avec elles.
Dans l’art actuel il existe bien sûr des artistes originaux et dignes d’intérêt mais les institutions les ignorent, téléguidées qu’elles sont par le business et les médias… On leur préfère les stupides et onéreux «père Noël» en chocolat dont Paul McCarthy a inondé l’Hôtel de la Monnaie à Paris pour célébrer sa rénovation, et que dire de la colonne phallique de la place Vendôme ! Ce n’est pas être passéiste que de constater que seul le manque d’esprit critique et le business règnent sur la création artistique.
Revenons donc à la simplicité et à l’authenticité en dépit du milieu ambiant.

L’exposition « L’Art des Oubliés » n’a d’autre ambition que celle d’attirer des regards sur ces créations, épaves d’un autre monde qui est pourtant le nôtre ; ces ouvrages, la plupart anonymes, ne culbutent pas des records sur le marché de l’art mais ils méritent notre admiration.

Paul Duchein, commissaire de l’exposition
N.B. : on peut lire « La France des Arts Populaires » par Paul Duchein aux Editions Privat 2005

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