Musée du protestantisme, de la Réforme à la laïcité [Ferrières (commune de Fontrieu), 81]

Visite guidée : Journée visite du patrimoine du 21 août 20219 (archive)

fiche relative aux visites du patrimoine du 21 août 2019 : Château de Bousquet et Odile de Rouville dans la Résistance

C’est une histoire de dynastie locale d’industriels qui édifient le domaine et la demeure de Bousquet, et créent l’industrie textile à Vabre. C’est une histoire qui rejoint l’histoire tout court, au moment de la Résistance à l’invasion allemande puis au régime nazi, au travers de l’action de Guy de Rouville et de son épouse Odile que nous mettrons en exergue, elle qui s’attachera de manière acharnée et presque obsessionnelle, à transmettre toute sa vie les évènements de ce temps-là, afin qu’ils ne se reproduisent plus.
Antoine Bru, né en 1727, est un marchand tanneur qui habite le Bus en descendant vers Vabre. Son fils Jean-Pierre, né en 1761, épouse tout d’abord une fille de teinturier qui décède très jeune et il se remarie avec une cousine de cette dernière, Suzanne Chabbert de Lacaune qui a hérité de sa tante la rive droite du Gijou, de la Chapelle à Pratdescous. Il habite au Pont Vieux de Vabre et en 1801, il achète à Louis Barthès la moitié du « Moulin de l’Isoule » à 3 meules, et l’autre moitié en 1810. En 1806, il crée une première filature de coton, allant à cheval à Bordeaux pour acheter la matière première nécessaire. Comme investir dans l’industrie n’était pas bien vu par les banques, il doit en quelque sorte avoir pour caution de la terre, et il achète au seigneur de Sénégats, Mr Durand, en 1813, les métairies hautes et basses de Bousquet, sur la commune de Saint-Pierre de Trivisy. Il achète également des terres à l’Etat qui voulait se débarrasser de biens d’église confisqués sous la Révolution. Le domaine compte jusqu’à 1000 Ha. Dans le même temps, il s’agrandit à Vabre et en 1827, il achète le « Pré du Château », un terrain et des bâtiments au Suquet à Vabre, sur les anciens remparts.
La fortune s’agrandit avec son fils Pierre Bru, né en 1795, qui épouse une Mialhe de Vabre dont le grand-père possédait l’hôtel Biau, et les maisons actuelles Courrech et Thomasson (ex Loupiac). La création de la filature de laine et d’un début d’apprêts s’effectue en 1839, au moment où Pierre Bru achète deux prés du « Cambon » (emplacement de l’usine Forcla à Vabre, reconvertie en ateliers municipaux après sa fermeture). Sous le nom de « Pierre Bru et Fils », il prospère et construit une maison d’habitation au Suquet (ce qui deviendra l’ancienne gendarmerie et l’emplacement de la poste actuelle à Vabre). Il édifie aussi Bousquet en 1860 : ce manoir se distingue des constructions de ce type habituellement vues dans la plaine du Tarn, avec ses deux tourelles et sa façade épurée. Le bâtiment comprend aujourd’hui 18 pièces et 13 chambres, avec un corps de bâtiment principal posé devant une combe où paissent les vaches et chevaux, et deux ailes à l’arrière qui ont évolué dans le temps. C’est son fils Edouard, lui aussi engagé dans l’entreprise lainière, qui rencontre des compagnons charpentier à Bordeaux où il était allé acheter de la laine. Il les incite à venir à Bousquet en construction, afin de réaliser la charpente du toit, qui est une coque du bateau inversée, unique dans la région. Le personnel de maison y a été logé longtemps, cachant la beauté de l’ouvrage, jusqu’à ce que Guy de Rouville, le dernier propriétaire, la dévoile sous l’amicale pression de Mr Tortoin, architecte des bâtiments de France dans le Tarn. Edouard Bru, né en 1834 et disparu en 1894, a construit la maison des Rouville à Vabre, dite « du Bout du Pont » ; celle-ci a brûlé en 1917 et elle a été reconstruite dès 1919. Il a parallèlement boisé le domaine de Bousquet, et de beaux hêtres témoignent encore de son action.
Amélie Bru, née en 1856 et décédée en 1949, devient propriétaire de l’usine textile, des maisons et des terres, après que ses frères aient été décimés par la tuberculose. Elle épouse Franck de Rouville, ingénieur des Arts et Manufactures, originaire de Montpellier. Entre temps, des terres seront cédées jusque dans les années 60 pour raisons de successions ou de besoins financiers au profit de l’usine.
Amélie et Franck ont un fils unique (encore la tuberculose !), Henry de Rouville qui va épouser Louise Claron, dont le frère Jean s’investit financièrement dans la création en mars 1913 des Etablissements Faure et Claron et Cie, par union des Maisons Faure et Bru.
Militaire, Henry entre dans l’entreprise au lendemain de la guerre 1914/1918. Son fils Guy, né en 1915 et décédé le 13 janvier 2017, Ingénieur des Arts et Manufactures poursuit l’oeuvre entreprise dès 1942 en co-dirigeant l’usine avec les frères Faure, Maurice et Paul. Puis, Guy et Odile de Rouville deviennent les seuls propriétaires de « Forcla SA » dans les années post-68. La crise du textile est à l’oeuvre depuis maintenant quelques dix ans et l’entreprise disparait en 1974. L’usine reprise par des anciens cadres, dont Robert Suc (le plus jeune des anciens membres du Maquis de Vabre) durera jusqu’en mars 1989 avec 125 salariés.
L’histoire de la famille en tant qu’industriels textiles sera ainsi terminée, après tant d’années d’investissements, tant personnels que financiers. Mais son empreinte reste durable dans le vabrais et la montagne, et au-delà, par les activités de Guy de Rouville sur le plan économique (notamment son implication dans le vote de la loi Montagne), et par son implication durant et après la guerre. Il fût l’un des derniers survivants, sinon le dernier, à avoir participé au congrès de réconciliation avec l’Allemagne en 1947 à La Haye. Bousquet restera la maison de famille où il fêtera ses cent ans, jusqu’à ce qu’elle soit vendue récemment à un nouveau propriétaire qui va entamer une nouvelle histoire. Une plaque au-dessus de la porte des fermes de Tindel et Bousquet rappelle pour toujours la fidélité de la famille à ses fermiers.
Les hommes ont largement contribué à l’édification de Bousquet, ils ont souvent été engagés dans la vie locale, en tant que maires de St Pierre de Trivisy et de Vabre ou conseiller départemental. Mais une femme, Louise, a réveillé les consciences de cette famille.
Louise de Rouville, femme de caractère, écoute la radio, une des premières dans la Montagne, et elle entend le message du Général de Gaulle le 18 juin 1940. Elle est enthousiasmée par la personnalité que le Général dégage, et elle n’a de cesse de convertir son mari à une nouvelle vision du régime de Vichy, lui qui est militaire et légaliste.
Dès 1939, Vabre est devenu un village d’accueil pour les émigrés ou persécutés, notamment juifs français ou étrangers, proches des confectionneurs textile exercés notamment dans le quartier du Sentier à Paris. Les relations commerciales de l’entreprise textile de Vabre avec des commerçants juifs,, que l’on dénommait alors « israëlites », ont joué dans cet accueil. De même, la culture d’une communauté protestante longtemps persécutée elle-même pour sa religion, a amené une grande partie de la population a aidé et soutenir ces réfugiés. Le pasteur Robert Cook disait « que la culture biblique des protestants restait le ciment de leur indépendance », et il a oeuvré grandement auprès du pasteur Boegner afin que l’église protestante de France ne soutienne plus le régime de Vichy, et se mette dans les pas du grand philosophe allemand Karl Barth « les nazis, ne les acceptez jamais ». Aussi, c’est tout naturellement, en tant que chrétien, qu’il va commencer en 1942 à cacher des jeunes filles juives dans la jasse de Rennes au-dessus de Vabre louée pour les éclaireurs par Guy de Rouville, et les transformer en éclaireuses unionistes afin qu’elles échappent à la recherche des autorités. Parallèlement, l’accueil se renforce dans le village et hameaux. La coopération est intense entre Robert Cook et l’Abbé Cugnace à Pratlong pour user de subterfuge afin de préserver les familles juives. Le brigadier Landes est mis dans la confidence et joue le jeu. A ce moment, les mouvements de jeunesse ont été les précurseurs d’une « résistance » plus organisée.
Et il se trouve que Guy de Rouville est délégué à la jeunesse et aux sports du canton de Vabre, responsable du scoutisme protestant départemental et régional, et fondateur du Club Athlétique Vabrais. Son épouse Odile est née dans une famille alsacienne, dont une partie est restée allemande. Elle se nomme Schlumberger, et elle arrive à Vabre fin 1939 ayant épousé Guy de Rouville, rencontré à Paris. Elle est mère de famille très tôt, responsable des louveteaux et engagée dans la paroisse protestante. Ils sont indissociables dans la vie, comme dans leurs convictions, et elle sait tout de ses activités.
Le fondé de pouvoir de l’usine textile se nomme Henri Combes et il est conseiller municipal. Les premières actions de résistance réelle, de contravention à la loi de Vichy, se commettront pour la mise en place d’un réseau de faux-papiers destiné à permettre à des jeunes d’échapper au STO, service de travail obligatoire. Des jeunes viennent par le petit train qui dessert Vabre, « le Tortillard » et ils frappent à la maison du Garric, chez les Rouville. Les cartes d’identité sont mises au nom de personnes dont le décès ne pouvait être retrouvé dans un quelconque registre, et les jeunes sont cachés dans les fermes avoisinantes. Pendant ce temps, en 1943, la désobéissance au régime s’amplifie, toujours à partir de jeunes scouts, et le premier maquis de Vabre est fondé à La Courrégé : il tiendra 18 mois.
Guy de Rouville crée le maquis Pol-Roux officiellement reconnu et rattaché à l’Armée secrète. Environ 450 maquisards y seront inscrits et recensés, organisés et entraînés dans l’attente du débarquement allié. Son adjoint est Henri Combes, dit « capitaine Campagne », son fondé de pouvoir à l’usine et futur maire de Vabre. Le maquis comprend des hommes comme Hubert Beuve-Méry futur créateur du quotidien Le Monde, Jean-Marie Domenach de la Revue Esprit, ou Jérôme Lindon des Editions de Minuit. Une équipe de sabotage est constituée.
C’est Odile de Rouville qui s’attache en 1944 à un journal relatant tous les faits du maquis de Vabre, journal qui deviendra un livre « De la chouette au Merle Blanc. Le chargeur n’a que 20 balles ». C’est grâce à elle, qui consigne les témoignages, que l’histoire du maquis de Vabre se perpétue, elle qui inlassablement avec son mari s’obstine à raconter et évoquer ce qui s’est passé dans ce qui est devenu son territoire.
Odile de Rouville est une jeune femme rayonnante, parisienne plongée dans la France profonde, qui a su apporter un souffle et des idées nouvelles dans une province certes éloignée, mais dont les habitants avaient « du fond », tiré de leur passé douloureux.
Odile de Rouville a donc conté l’accueil des persécutés, la période avant le débarquement avec le maquis Pol-Roux, du nom de guerre de son mari, « préfet » du maquis. Puis la période pendant le débarquement et la suite. Elle n’a pas été épargnée par les souffrances de la guerre, de nombreux Schlumberger et notamment ses frères Xavier et Georges, ont péri dans cette lutte acharnée pour la liberté. Elle faisait « de la résistance ordinaire » aux côtés de son mari, et Louise.
La « résistance ordinaire », c’était superviser le travail de jeunes, trop jeunes pour s’enrôler dans le maquis : embauchés à l’usine, ils confectionnaient les uniformes des maquisards. L’usine n’ayant pas accepté les commandes allemandes, les ouvriers, qui continuaient à être payés, faisaient du charbon de bois pour les gazogènes du maquis. Les femmes cousaient les croix de Lorraine qu’Odile avait découpé dans de vieux rideaux rouges. Car disait-elle, il était important de « surgir comme de vrais soldats avec des uniformes » lorsque l’heure serait venue.

L’heure, c’était l’espoir du débarquement allié. Dans cette attente, les Maquis de Vabre deviennent le Corps Franc de Libération, avant de rejoindre les FFI. Trois compagnies sont formées et à Bourion, sur les hauteurs de Vabre, ils protègent le Délégué Militaire Régional de la région de Toulouse, Bernard Schlumberger, un cousin d’Odile de Rouville, alias Droite. Un terrain de parachutage est mis en activité en juin 1944 : ce sera le terrain de « Virgule » que les allemands attaqueront le 8 août 1944. Sept maquisards seront tués, dont Gilbert Bloch, dit le lieutenant Patrick, dont la famille juive a été décimée par les nazis, et qui repose aujourd’hui au cimetière de Viane.
C’est la BBC qui annonce au maquis de Vabre le parachutage de cette nuit-là, par ces mots inscrits à jamais dans la mémoire collective de notre montagne : « de la chouette au merle blanc : le chargeur n’a que 20 balles », mots qu’Odile de Rouville choisit pour intituler son livre de témoignages.

Toute l’année 1944, le maquis est engagé dans divers types d’actions visant à déstabiliser l’ennemi. Ainsi, un parachutage en janvier envoie au sol dans la campagne 15 grandes boîtes remplies d’armes américaines : le camion de l’usine est mobilisé pour transporter ces 1800 kgs vers Bousquet. Cachées dans le grenier, puis enterrées dans un coffre en zinc, les armes seront remises aux résistants du secteur d’Albi. Les embuscades se poursuivent avec leur lot d’hommes blessés qui se retrouvent…à Bousquet, tel le lieutenant Honcourt. Cette fois- là le lieutenant Chevalier a perdu la vie le 5 août 1944. Des américains volontaires viennent en renfort : ils sont une quinzaine à être parachutés et l’un deux se casse la jambe à l’atterrissage : il sera soigné pendant trois semaines à Bousquet par Louise de Rouville, active membre d’une Croix Rouge naissante. Il s’agit du « staff sergent Robert Esquenazi » qui a 24 ans, véritable héros de Vabre à la Libération, il se promène sur ses béquilles et donne des leçons d’anglais à la horde d’enfants qui l’entoure !
Voilà quelques récits qui ont pour but de vous inciter à aller plus loin dans la connaissance de cette histoire et de ses protagonistes. Odile et Guy de Rouville y ont consacré tout le reste de leur vie, créant une exposition que vous pouvez visiter à Vabre sur demande. Mais alors qu’Internet est roi, faisons simple et tapez simplement sur le moteur de recherche « Maquis de Vabre ». Il s’agit d’un site extrêmement riche en témoignages et documentation. Vous pouvez lire aussi « De la chouette au merle blanc : le chargeur n’a que 20 balles », récits de la Résistance dans la Montagne du Tarn ou les pages consacrées à Odile de Rouville dans le livre « Femmes dans la guerre » avec une préface de Lydie Salvayre, collection Résistance-Liberté-Mémoire aux éditions le Félin.
Femme de tête, femme de coeur, protestante engagée, Odile de Rouville fait partie de ces femmes qu’on ne peut oublier, tant sa culture, sa soif de transmettre étaient forte.
« Terre de granit et de sources, de bourgs indépendants et de hameaux cachés, ses prés et ses labours sont battus de vents contraires qui obligent au combat du corps et de l’esprit. La Résistance et le Maquis y sont dans leur terroir naturel. La Liberté aussi. » disait-elle.

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