Musée Murat [Labastide-Murat, 46]

Exposition : La table des Murat (archive)

du 15 juillet au 15 septembre 2013

Ouvert tous les jours sauf mardi
du 15 juillet au 15 septembre
10h-12h / 15h-18h

La présentation de cette salle d’auberge de la fin du XVIIIe siècle en Quercy septentrional, doit se déguster non comme une reconstitution historique de la table des Murat dans la maison natale du futur Roi de Naples et des Deux-Siciles mais très simplement, comme une atmosphère au plus près de la vie rurale de l’époque, au demeurant tota-lement imaginaire.

Si les murs de la maison sont historiques et authentiques, tout le contenu est recomposé, tant dans le musée permanent que dans l’esprit de cette invitation au voyage… pour cette halte campagnarde, agreste et paisible. Les objets datent tous en revanche de l’époque, ou très approchés par des modèles anciens qui perdurèrent. Les cuivres et les étains ne sont plus rutilants depuis longtemps : nous ne sommes point dans la boutique du quincailler, mais devant de vénérables ustensiles et utilitaires du quotidien, empreints du passage des ans qui les vit participer à la nourriture, à l’accueil, au mieux vivre possible, au travail des femmes essentiellement toutes données au pain subs-tantiel des leurs, au train de la famille et de la société environnante, de la vie réelle en un mot. Humbles ou sagement apprêtés…

Mais descendons de la diligence, quelque peu engourdis en secouant la poussière des routes, et pénétrons dans les deux salles aux poutres noircies sous les plafonds bas.

Joachim Murat, jeune homme fringant qui va bientôt voler à la conquête des aigles impériales, accueille lui-même, du haut de sa stature bien reconnaissable : il a déjà quelques verni de la ville, Toulouse par exemple où il étudiait – et semait déjà quelques troubles … - au Grand Séminaire. Pour un temps sage dans cette halte de la mai-son familiale, il invite les hôtes au repos, offrant fort obligeamment un siège. La demande d’hébergement pour la nuit après un bon repas retenu, enregistrée, les chevaux mis au repos plus haut dans le bourg chez Pierre Murat, le père de Joachim, nos quatre voyageurs – une jeune dame de qualité et ses deux compagnons - s’installent à la table de la salle commune, devisant encore pour l’un d’eux, le regard vif et le visage satisfait, près du bon feu de la cheminée. La voyageuse, souriante et soulagée par la halte, a gardé son bon chapeau de la grand ‘ville ainsi qu’auprès d’elle, sa mallette de cuir et bois noircis, dont un jupon a été sorti, se séchant près du feu de l’humidité du voyage.

Madame Mère, la bonne maman Jeanne, doit être aux fourneaux. La jeune et jolie servante annonce aux passa-gers du soir le menu et prend note de leurs désirs pour la nuit : des draps bien blancs, de chanvre tissés au métier à la main, attendent en pile sur un tabouret, avec la bassinoire en cuivre encore près du foyer crépitant mais qui re-cueillera les cendres apaisées au dernier moment, et les bouillotes – un bouteillon en étain et une chaufferette en cuivre - qui vont réchauffer le lit. L’un des voyageurs prendra peut-être le réconfort d’une collation chaude en nuitée sans descendre de sa chambre : un bouteillon d’étain à compartiments gardera la mixture à douce température .

Un peu étourdis par la peine du long trajet en patache brinquebalante – le jeune homme est songeur, peut-être impressionné par les yeux de flamme du jeune fils de l’aubergiste -, l’on attend en devisant le repas qui mijote dans le vieux faitout en cuivre usé par des générations de potées, suspendu à la crédence au-dessus du feu de l’âtre où sèche un tablier de cuisine. Sauteuse, turbotière, poissonnière, jeu de casseroles, plats à gratin, attendent le service selon l’arrivage du jour. Écumoire et louches complètent la batterie tout en cuivre étamé avec manches de fer forgé. La lourdeur des ustensiles donnait peine particulière pour leur manipulation avec le danger de l’ébouillantement, fré-quent… Sans parler des manipulations de fers à repasser…

Deux tables sont dressées. L’une, plus joyeuse, apprêtée pour ces gentes personnes sur une belle nappe blan-che comme pour la fête du retour de Murat en 1800 auprès de sa chère maman , se pare de faïence blanche à décor bleu de lambrequins au masque, dans le goût donné par Jean Bérain depuis Louis XIV. Des bougeoirs en étain sou-tiennent la lueur d’un bon feu de bois : les fenêtres sur la rue passante sont plutôt étroites et l’exposition certes à l’est mais assombrie par les maisons d’en face, font vite oublier le Levant et laissent tomber la pénombre sous les poutres noircies de fumée. Une petite lanterne à main, toute en fer, permettra de s’esquiver vers les chambres, plus tard. Pour boire, un peu de verrerie épaisse mais surtout des gobelets en faïence ou terre cuite, ou parfois d’étain. Les couverts de même, sont en étain, gardant marque de mille torsions, le métal étant malléable à la moindre pression. Les fourchettes sont un luxe. Elles ont usé autant de dents que ne le sont les leurs, transmises pieusement de mé-nages en ménages… Quelques serviettes pour essuyer les bouches délicates, en toile blanche tissée à gros grain.

En arrière, une autre table au lourd plateau de noyer : plus sobre, elle reste en bois nu, simplement ciré, portant les assiettes, d’étain encore de tous les jours, certes déjà plus raffinées que les écuelles en terre encore fréquentes dans les fermes. Posées sur les disques stannifères, des assiettes calottes en faïence claire attendent la bonne soupe fumante, mêlée de pain. Deux écuelles-à-oïl plus raffinées – elles aussi creusées pour les potages ou brouets - avec oreillons chantournés, paradent sur les sous-coupes simplement tournées par les potiers d’étain, fournisseurs des assiettes et grand plats : ce métal vite gris sombre, peut briller dans une splendeur d’argent en sa jeunesse mais là, seul paraît un reflet bruni par les ans et les mets, scarifiés des tranchages et que plus aucun astiquage ne peut restituer sans compromettre la patine mémorielle. Dans le grand tiroir latéral de la tablée, une corbeille d’osier sur un linge à carreaux bleu et blanc, au tissage hérité des Gaulois, avec les miches du jour ou plus rassies, cuites au four banal de la petite cité. Des pichets en faïence épaisse et brune, accueillent l’eau et le vin, cette aimable «piquette» locale mais dont l’alchimie réelle et affective peut se révéler tout à fait exquise, peut-être quelque vin de pêche ou de noix, ou bien un redoutable ratafia local, ou bien encore ce résiné dont Madame Murat fabriquait le breuvage et qui fit pleurer d’émotion son fils prodige, s’en délectant le jour de son mariage avec Caroline, sœur du Premier Consul Bonaparte, bien loin du nid maternel. Une madeleine de Proust avant l’heure…

Bientôt la nuit, un bon repos fort mérité, la rue s’endort ; quelques chiens jappent encore, les chats commencent leur train de maraude en griffant le silence nocturne de leurs cris énamourés. Les crapauds accoucheurs égrènent leur pur chapelet de perles à sonorité de cristal, dans le petit lac en amont de l’auberge. La vielle église romane en contrebas, égrappe doucement les heures de sa cloche médiévale, aïeule du temps qui passe, rythmé entre terre et ciel. Les coqs sonneront plus tard la fin du temps suspendu… Repartons sur la pointe des pieds… Les personnages ici inanimés, ne revivront que toutes portes fermées en chuchotant leurs rêves secrets...

® Isabelle Rooryck
conservateur en chef du Patrimoine
en charge des musées départementaux du Lot
Commissaire des expositions – juillet 2013

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